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Économie : Les compétitifs et les protégés

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Économie : Les compétitifs et les protégés

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Dès lors, comment mieux rendre compte de l’évolution des inégalités dans la globalisation ?

J’ai consacré deux livres à la question et je vais présenter un modèle simple, détaillé dans La Mon­dialisation, émergences et fragmentations. Au lieu de prendre en compte, comme le fait Stolper, la différence entre les travailleurs qualifiés et non qualifiés, et d’analyser l’évolution des inégalités entre eux sous l’effet de la mondialisation, je préfère utiliser deux autres catégories : les individus compétitifi et les individus protégés. Pour définir ce qu’est un compétitif, il faut d’abord concevoir l’es­pace économique comme découpé en territoires, séparés par des frontières.

Autrement dit, tout ne passe pas à travers la frontière – les biens, les informations ou les capitaux : oui ; les hommes : non. La frontière entrave donc la circulation d’au moins un élé­ment économique dans le monde actuel. Les compétitifs sont alors définis comme les individus qui sont en compétition avec des gens d’autres territoires. Les protégés ne sont en compétition qu’avec des gens du même territoire. Un ouvrier ou un cadre de l’industrie manufacturière est donc un compétitif, comme un employé dans un hôtel de tourisme. Par contre, le boulanger, l’infirmière ou l’ouvrier du bâtiment est un protégé, comme l’expert en droit constitutionnel français, à la différence d’un professeur d’écono­mie. Il s’agit donc aussi de distinguer les biens et les services qui circulent entre territoires, produits par les compétitifs, de ceux qui ne circulent qu’à l’intérieur d’un seul territoire, produits par les protégés.

Les relations entre compétitifs et protégés d’un territoire consti­tuent aujourd’hui une question tout à fait fondamentale. La demande qui s’adresse aux protégés ne vient que de « leurs » com­pétitifs et d’eux-mêmes, puisqu’ils produisent des biens et services qui ne circulent pas en dehors du territoire. Ils ne vivent donc que de ce que les compétitifs veulent bien leur acheter et de ce qu’ils produisent pour eux-mêmes. Dans une large mesure, leurs reve­nus dépendent donc du nombre et de la richesse des compétitifs qui résident dans le même territoire qu’eux.

En revanche, les compétitifs d’un territoire ont tout intérêt à cohabiter avec des protégés les plus pauvres possibles. Prenons l’exemple des ingénieurs informaticiens de Bangalore. Beaucoup d’entre eux sont partis faire leurs études dans la Silicon Valley, où ils se sont révélés des ingénieurs inventifs dans des entreprises locales spécialisées dans les technologies de l’information. Ils sont nombreux à être ensuite retournés en Inde pour développer des entreprises indiennes, avec des salaires bien inférieurs à celui qu’ils percevaient aux Etats-Unis. Néanmoins, ils y vivaient beaucoup mieux, pouvant désormais s’offrir une maison de huit pièces avec domestiques. Évidemment une Ferrari coûtant le même prix qu’en Californie, ils ne pouvaient toujours pas se l’offrir. Mais les biens locaux comme le bâtiment et les services à la personne sont telle­ment bon marché en Inde – parce que les protégés qui les produi­sent y sont très pauvres – que même avec des salaires beaucoup plus faibles, ils peuvent en consommer beaucoup plus qu’aux Etats- Unis, où la domesticité est un luxe encore inaccessible à qui n’est pas richissime. Plus les inégalités sont grandes, donc, plus les com­pétitifs deviennent compétitifs.

On peut montrer que le PIB d’un pays dépend de la croissance des revenus des compétitifs et de la préférence des gens du territoire pour les biens et services protégés. Quant aux inégalités internes à un pays, elles ne dépendent que du nombre relatif des compétitifs par rapport aux protégés et de la préférence pour les biens et ser­vices protégés.

Par exemple, dans les pays riches depuis trente ans, sous l’effet de la globalisation, le nombre relatif des compétitifs n’augmente pas. Il tend même à décroître. Au plan mondial, il croît cependant du fait de la croissance de l’économie, mais les nou­veaux compétitifs apparaissent surtout dans les pays émergents. La diminution du nombre des compétitifs dans un territoire implique un déversement de cette main-d’œuvre vers le secteur des proté­gés, lesquels sont plus nombreux à servir une demande venant des compétitifs, qui, elle, diminue. D’où une aggravation des inégali­tés, sauf si les compétitifs moins nombreux achètent de plus en plus de biens et services protégés. Mais si la préférence pour ces biens et services ne varie pas et si le nombre de compétitifs décroît, les inégalités augmenteront. Prenons maintenant le cas d’un pays émergent en rattrapage rapide, comme la Chine. On y constate une augmentation considérable du nombre de compétitifs, mais aussi de la consommation par le Chinois moyen de biens et ser­vices modernes au détriment de produits agricoles, artisanaux et de services locaux. Par conséquent, malgré l’accroissement du nombre de compétitifs, les inégalités se renforcent…

Un tel modèle est complètement différent de celui de Samuel- son et Stolper. Il ne donne aucune loi générale. Sous l’effet de la globalisation, dans un pays donné et à une époque donnée, en fonction de l’évolution de deux paramètres – le nombre relatif des compétitifs et la préférence relative pour les biens et services pro­tégés , on constatera soit une réduction, soit une augmentation des inégalités. Cela peut aussi varier dans le temps au sein d’un même pays. Aux États-Unis, dans les années 1970 et 1980, le nom­bre relatif de compétitifs diminue et les inégalités s’accroissent. Dans les années 1990, le pays prend la tête du développement des technologies de l’information et de la communication : le premier augmente et les secondes stagnent. Dans les années 2000, leur pro­gression reprend, les technologies de l’information se diffusant partout. Il y a donc une variabilité possible selon les zones et dans le temps.

Il s’agit d’un modèle dynamique, ouvert sur des déterminations non économiques et qui n’est pas normatif. Il permet cependant des recommandations de politique économique, à condition d’avoir fixé au préalable la norme de l’action. Si l’on voulait, par exemple dans un pays comme la France, réduire les inégalités liées à la globa­lisation, c’est-à-dire engendrées par la diminution relative du nombre de compétitifs, le modèle indique deux voies possibles. La pre­mière, dont tout le monde parle, consiste à augmenter le nombre de compétitifs : éducation, recherche et développement, créativité, etc. La deuxième, tout aussi importante mais négligée, à augmenter la préférence pour les biens et services protégés. Comme on ne peut pas forcer les gens à « consommer français », on ne peut agir qu’en renforçant la qualité de l’offre de biens et services protégés : par exemple améliorer celle des restaurants ou faire en sorte que les gens se rendent à des spectacles vivants plutôt que d’acheter le dvd d’un film américain et le regarder sur du matériel made in China. Il existe là un vaste domaine trop peu exploré. Tout n’est donc pas perdu : un modèle économique peut tenir un discours innovant sur l’évolution des inégalités…

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