Holisme et individualisme méthodologiques
Holisme et individualisme méthodologiques désignent deux manières opposées d’expliquer les phénomènes sociaux. Le holisme méthodologique part de la société comme un tout et explique les comportements par les structures, les normes et les institutions ; l’individualisme méthodologique part des individus, de leurs raisons d’agir et de leurs interactions, pour reconstituer les phénomènes collectifs. Ce débat traverse la sociologie et l’économie depuis la fin du XIXe siècle.
Le holisme méthodologique
Le mot vient du grec holos, « entier ». Pour le holisme, le tout est plus que la somme de ses parties : la société possède des propriétés qui ne se ramènent pas à celles des individus et qui s’imposent à eux. Émile Durkheim en a donné la formulation classique dans Les Règles de la méthode sociologique (1895) : il faut traiter les faits sociaux « comme des choses » et chercher la cause déterminante d’un fait social parmi les faits sociaux qui le précèdent, non dans les états de la conscience individuelle. Son étude Le Suicide (1897) illustre la démarche : les variations des taux de suicide selon la religion, la situation familiale ou la conjoncture y sont expliquées par le degré d’intégration et de régulation des groupes sociaux.
L’individualisme méthodologique
L’expression a été employée par l’économiste Joseph Schumpeter en 1908, mais la démarche remonte à Max Weber, pour qui la sociologie doit comprendre le sens que les individus donnent à leurs actions. Elle a été défendue par Karl Popper et Friedrich Hayek puis, en France, par Raymond Boudon. Un phénomène collectif s’y explique comme le résultat, souvent non voulu, de la combinaison d’actions individuelles. Boudon a ainsi analysé les « effets pervers » : des décisions raisonnables pour chacun peuvent produire un résultat collectif que personne ne souhaitait. Les enquêtes d’opinion, qui interrogent des individus pour décrire une population, relèvent de cette logique. L’économiste Kenneth Arrow en a discuté la portée et les limites dans un article de 1994, « Methodological Individualism and Social Knowledge ».
Méthode ou vision du monde ?
L’adjectif « méthodologique » est essentiel : il s’agit d’abord d’un choix de méthode, du niveau par lequel commencer l’explication. Mais le débat glisse facilement vers l’ontologie, c’est-à-dire vers ce qui existe réellement. Un holisme ontologique nie toute autonomie à l’individu, entièrement déterminé par la société ; un individualisme ontologique considère que la société n’est rien d’autre que la somme des individus qui la composent. La plupart des chercheurs refusent ces positions extrêmes. Des auteurs comme Pierre Bourdieu, avec la notion d’habitus, ou Anthony Giddens, avec sa théorie de la structuration, ont cherché à dépasser l’opposition en montrant que les individus agissent sous des contraintes sociales qu’ils contribuent eux-mêmes à reproduire ou à transformer.
Du micro au macro en économie
En économie, la distinction recoupe en partie celle de la microéconomie, qui part des choix des ménages et des entreprises, et de la macroéconomie, qui raisonne sur des grandeurs agrégées comme la production, l’emploi ou l’inflation. Le passage de l’une à l’autre n’est pas automatique : ce qui est vrai pour chacun ne l’est pas forcément pour tous. C’est le « sophisme de composition ». L’exemple classique est le paradoxe de l’épargne, popularisé par Keynes : si tous les ménages épargnent davantage en même temps, la baisse de la consommation peut réduire les revenus et, au bout du compte, l’épargne totale. Depuis les années 1970, une partie des économistes cherche à donner des « fondements microéconomiques » à la macroéconomie, tandis que d’autres insistent sur les effets propres aux interactions et aux institutions.



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