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Les crises et l'histoire du savoir économique : De quoi parle-t-on lorsqu'on parle de crises économiques ? - C'est Savoir.fr

Les crises et l’histoire du savoir économique : De quoi parle-t-on lorsqu’on parle de crises économiques ?

> > Les crises et l’histoire du savoir économique : De quoi parle-t-on lorsqu’on parle de crises économiques ? ; écrit le: 3 mars 2012 par admin

La relation qui existe depuis le XIXe siècle entre la récurrence et l’évolution des crises économiques, d’une part, et le savoir dont ont pu et peuvent disposer les économistes en matière de fluctuations de l’activité macroéconomique sera au cœur de cette présentation. Plus précisément, il s’agira d’étudier cette relation de manière à faire apparaître deux résultats principaux. Dans un premier temps, nous insisterons sur l’interaction qui a constamment lié les variations du niveau d’activité des économies de marché, aussi soudaines et brutales qu’elles aient été, et le contenu des savoirs que l’analyse économique a tenté de construire en intégrant des dimensions toujours plus larges et plus précises des cycles d’affaires et de leurs points de retournement. Dans un deuxième temps, c’est, en revanche, la permanence de certaines questions-clés qui retient l’attention ; ces questions sont en effet toujours présentes lorsque l’on essaie de comprendre les crises économiques, et les réponses que l’on est tenté de leur apporter permettent de réfléchir à la nature de ce qui pourrait être une action publique destinée à combattre ou à mieux supporter ces crises.
Entamons donc notre très rapide voyage au pays ou plutôt dans l’histoire des crises économiques. Au risque d’une certaine superficialité, il nous conduira en peu de temps du début du XIXe siècle à la période la plus actuelle. Le cadre géographique sera principalement celui des économies nationales qui ont été à l’origine des deux premières révolutions industrielles. Mais, auparavant, commençons par définir très grossièrement ce que l’on entend par « crise économique ».
Si l’on définit généralement une crise comme le résultat de la dégradation brutale de la situation et des perspectives économiques, la crise correspond au moment où la conjoncture expansionniste se retourne à la baisse et ses effets subsistent tant que l’économie ne repart pas à la hausse. Cependant, bien des ambiguïtés demeurent dans cette définition. Peut- on parler de crise lorsque la dégradation n’est pas « brutale » comme en 1929 ou en 2008 mais progressive comme lors du « krach lent » de la nouvelle économie entre 2000 et 2002 ? Comment caractériser ce que l’on appelle la situation et les perspectives économiques ? S’agit-il de la dégradation de grandeurs à la fois financières et réelles ? Peut-on imaginer une crise financière qui ne s’accompagne pas d’une crise économique, comme semble l’avoir montré le cas du krach nord-américain de 1987, par exemple ? Nous reviendrons sur ces différentes questions dans les deux parties suivantes.
Peut-on parler de crise économique au xviie ou au xviiic siècle ? Certainement. Toutefois, la signification des crises avant le xrx* siècle diffère sensiblement de celle que l’on donne à une économie dans laquelle la première révolution industrielle a eu le temps d’exercer ses effets et le système capitaliste de marché de se généraliser. Aussi, les premières crises que nous considérerons apparaissent- elles en 1810.

Le premier XIXesiècle

Liées aux guerres napoléoniennes, ces crises sont décrites en 1817 par David Ricardo dans le chapitre xix de ses Principes de l’Economie Politique et de l’impôt :
« Une guerre qui éclate après une longue paix, ou une paix qui succède à une longue guerre, occasionne en général une grande détresse dans le commerce. Ces événements changent considérablement la nature des emplois auxquels les capitaux étaient consacrés auparavant dans chaque pays ; et pendant que s’en opère le
nouveau classement, le capital fixe dort, s’anéantit même parfois, et les ouvriers n’ont plus assez de travail. La durée de cette crise sera plus ou moins longue, selon le degré de répugnance que la plupart des hommes éprouvent à quitter le genre d’industrie dans lequel ils ont pendant longtemps été dans l’habitude d’employer leur capital. La détresse est souvent aussi prolongée par les restrictions et prohibitions auxquelles donnent naissance les jalousies absurdes qui existent entre les différents Etats de la république commerciale […].
Cependant, lorsque cette détresse se fait sentir immédiatement à la suite du passage de la guerre à la paix, la connaissance que nous avons de l’existence d’une pareille cause rend très probable cette opinion que les fonds pour l’entretien des travailleurs ont plutôt été détournés de leurs canaux ordinaires que notablement entamés, et fait espérer qu’après quelques souffrances passagères, la nation reprendra de nouveau sa prospérité. »
Les fondements théoriques de la conception ricardienne des crises économiques sont relativement simples. Comme le texte précédent des Principes l’indique, pour Ricardo, une crise est un événement qui apparaît à la suite d’un choc, un « changement soudain dans les voies du commerce », pour reprendre le titre du chapitre xdc. Ricardo a les guerres napoléoniennes en tête : l’Angle­terre doit faire face au blocus continental ; certains intrants et certains produits ne sont plus accessibles aux navires britanniques et l’impact intersectoriel est considérable sur l’économie. Bien sûr, par les désordres qu’elle engendre, la crise économique est un événement malheureux pour l’économie qui les subit, pour les gens qui en souffrent, en particulier ceux qui vont être réduits à la condition de chômeurs et donc détournés de leurs « canaux ordinaires ». Mais ces souffrances passagères ne doivent pas être surestimées, Ricardo étant persuadé que la nation va renouer rapidement avec la prospérité. Pour lui, comme pour tous les auteurs classiques de son époque, les crises ne sont jamais reliées aux cycles, eux-mêmes largement ignorés ; elles n’ont donc pas de caractère récurrent. Ce sont des événements singuliers, accidentels, mais aussi des phénomènes transitoires, rapides et partiels. Certes, des économistes tels que Thomas Malthus pensent que peuvent se pioilnirc des crises générales en raison des critiques qu’ils adres- scni à la Loi des débouchés énoncée par Jean-Baptiste Say. Mais la plupart tles auteurs classiques ne perçoivent les crises que comme « 1« déséquilibres partiels.
Au fond, le savoir économique de l’époque repose sur la croyance que la libre concurrence prévaut- la concurrence « entravée » iiétant donc qu’une exception à éradiquer – et qu’elle repose sur une dichotomie entre phénomènes réels et monétaires. Toute crise t économique est donc essentiellement une crise réelle qui peut être l.ivorisée au départ par une crise bancaire, mais il s’agit toujours là d’un élément secondaire. Aussi, à l’inverse de Malthus déjà cité, lean-Baptiste Say explique-t-il que l’offre crée toujours ses propres débouchés et ainsi sa propre demande. La seule politique à mener dans ce contexte est celle du laisser-faire : toute intervention de I I .tat ne peut qu’aggraver la situation et la prolonger inutilement. I nlin, une bonne partie des auteurs classiques croyaient à la for­mation de prix naturels en raison du fonctionnement même du régime dominant de libre concurrence. Selon eux et notamment Adam Smith, puis Ricardo et son école, il existerait un état naturel de l’économie qui n’est pas toujours atteint, mais autour duquel i et te dernière aurait tendance à graviter : les prix courants ou de marché sont des prix accidentels de déséquilibre mais, sous l’effet de la libre concurrence, c’est-à-dire de l’allocation libre des capitaux entre les branches, ces accidents ou ces déséquilibres tendent naturellement à s’estomper et à permettre l’émergence de prix naturels. D’aucuns jugeront cette conception bien curieuse. Mais que I on songe à la valeur fondamentale évoquée si souvent sur les marliés financiers ou à la notion de marché efficient. Tout cela était déjà en germe à l’époque avec la notion de prix naturel énoncée par Ricardo dans le cadre de l’économie réelle. Autrement dit,
pour les classiques, le marché doit révéler quelque chose qui n’est pas immédiatement apparent mais qui finit tôt ou tard par prévaloir. Dans ce contexte, les phénomènes monétaires ne sauraient jouer un rôle déstabilisant dans le financement de la production ou le déroulement des échanges et les phénomènes réels sont régulés naturellement et de manière autonome à travers le jeu de la libre concurrence et du libre marché. D’un autre côté, les crises économiques sont le plus souvent analysées comme des accidents singuliers et transitoires qui ne présentent pas de caractère régu­lier, systématique ou récurrent. Ainsi, les crises ne sont pas encore interprétées comme des phénomènes cycliques. L’action publique ne peut dans ce cas qu’être réduite à sa plus simple expression, en particulier sur le terrain monétaire.

Le deuxième XIXesiècle

Après 1830, il devient de plus en plus difficile de faire des crises des accidents singuliers. L’idée d’une certaine permanence des crises et de sa relation au fonctionnement même du système économique commence à apparaître. Ainsi, tout en continuant à manifester son accord avec les principes du libre marché et de la libre concurrence, Jérôme-Adolphe Blanqui, disciple fidèle de Say, admet dans son Cours d’économie industrielle de 1836-1838 que les crises sont régulières et non plus accidentelles. Il les attribue à la prédominance du système manufacturier anglais, à sa tendance à promouvoir la grande industrie ainsi qu’aux excès protectionnistes des grandes puissances industrielles. L’idée d’une récurrence des crises va peu à peu faire son chemin pendant la deuxième moitié du xixe siècle et son adoption va profondément modifier le savoir économique sur les crises. En 1862, Clément Juglar, économiste français, mais aussi médecin, illustre cette avancée en publiant Des crises commerciales et de leur retour périodique en ¡rance, en Angleterre et aux États-Unis, ouvrage qu’il remaniera en 1889. C’est la première fois qu’un économiste combine une analyse statistique, théorique et historique pour montrer que les crises économiques ne sont pas le fruit du hasard mais qu’elles reviennent périodiquement et avec régularité. Cette connexion entre crise commerciale et cycle périodique donnera naissance à la notion de « cycles Juglar » ou « cycles d’affaire », notre auteur ayant à l’esprit une régularité d’environ une dizaine d’années. Les crises deviennent clairement un moment particulier de l’activité cyclique de l’économie. Pour Juglar, des facteurs exogènes et endogènes au fonctionnement du système économique expliquent leur « retour périodique ». Les facteurs endogènes sont à rechercher pour lui dans la psychologie de masse. Selon lui, « il est dans la nature humaine de ne se tenir jamais dans des justes limites ». Cette caractéristique de la nature humaine est à l’origine d’une tendance permanente des comportements individuels des agents à engendrer l’excès de spéculation et l’excès de crédit. Ne l’oublions pas. Il faudra y revenir.
Le deuxième XIXe siècle n’a pas seulement fourni l’occasion d’un progrès dans le savoir économique relatif aux crises. Il s’est aussi caractérisé par un certain nombre de faits économiques essentiels.
Les premiers correspondent à la longue dépression qui caractérisa l’Europe de 1874 à 1894. Il s’agit là d’une période de crises, où les économies anglaise et française s’engluent dans une sorte de torpeur. L’essor de la révolution industrielle ne joue plus, et la montée de la puissance économique des Etats-Unis et de l’Allemagne fournit les conditions nécessaires à la deuxième révolution industrielle. Il n’y a qu’à observer entre 1880 et 1890 la vigueur de la concentration des entreprises aux États-Unis et en Allemagne, et sa faiblesse relative en France et en Angleterre pour constater la différence de la dynamique qui est alors à l’œuvre. Cette période est intéressante pour notre propos car elle illustre comment une succession suffisamment longue de configurations cycliques d’un
certain type peut produire des effets structurels et modifie les règles mêmes de fonctionnement du système économique.
Un autre fait historique est plus rarement souligné. En 1862, le Parlement anglais vote à une large majorité une loi accordant le principe de responsabilité limitée – limited liability – à toute nouvelle entreprise sociétale qui satisfait des conditions juridiques minimales. En conséquence, selon cette loi, une entreprise peut se créer et se développer sans que, pendant sa vie juridique, chacun de ses propriétaires soit contraint d’engager la totalité de sa for­tune personnelle. Ainsi, en cas de difficultés financières rencontrées par l’entreprise ou, pire, de faillite, ces propriétaires ne risqueront plus de devoir faire face aux créanciers et d’être poursuivis sur l’ensemble de leurs biens mais uniquement à concurrence de la valeur des titres de propriété ou éventuellement des réserves qui leur sont liées, c’est-à-dire à concurrence des actions qu’ils possèdent. On pourrait s’étonner de l’importance que nous accordons à ce principe de limited liability, tant il fait aujourd’hui partie de notre paysage juridique et nous est familier. Toutefois, l’étape de son émergence est capitale et au moment où il est apparu, ce principe était loin d’être évident. À l’époque, d’ailleurs, cette loi a suscité des débats considérables, la création de spectacles de théâtre satiriques, l’écriture de chansons et le déclenchement d’attaques violentes contre un principe jugé par certains comme très dangereux : permettre aux personnes privées de ne pas être poursuivies à concurrence de l’ensemble de leur fortune, c’était faire l’apologie de l’irresponsabilité individuelle.
Ce principe marque, selon nous, le point de départ de tout ce qui va suivre, en particulier de la notion d’effet de levier. Il introduit pour la première fois un système dans lequel on transfère les risques sur autrui ou sur une collectivité pour obtenir un financement plus élevé. Dans le même temps, et Keynes ne manquera pas de le souligner, il favorise une plus grande mobilisation de l’épargne : les agents économiques sont d’autant plus disposés à la confier à des investisseurs qu’ils ont la possibilité de changer d’avis, de revendre leurs titres d’épargne et ainsi, le cas échéant, d’obtenir un gain plus élevé dans un autre type d’investissement ou, au moins, de ne pas être conduit, en cas d’erreur de jugement, à tout perdre en raison d’une forme irréversible d’investissement.
Dans le contexte qui est ici le nôtre, il est intéressant de noter (|iie l’adoption de la loi sur la limited liability eut une suite immé­diate. Ainsi, en 1866, sous son effet, une crise financière et indus- t rielle éclata au Royaume-Uni. La généralisation du principe de limited liability à l’ensemble du secteur bancaire en 1862 avait induit des comportements risqués de la part des entrepreneurs de ce secteur. Ainsi, permettant de procéder à une faillite sans risque de devoir rembourser l’ensemble des dettes, la loi a produit une modification sensible du comportement des actionnaires du sec­teur bancaire, consistant à accroître les risques liés à des prêts dans des secteurs hautement spéculatifs. La construction de chemins de fer fournit un secteur de choix en la matière. La technique de financement retenue consista en l’utilisation, par des contractors, des actions des compagnies de chemins de fer comme collatéral pour emprunter auprès des nouvelles compagnies financières dont cette loi avait favorisé la prolifération. Ces dernières apportèrent aux compagnies de chemin de fer des capitaux de deux manières dif­férentes : en offrant un crédit bancaire avec les titres comme col­latéral ou en émettant une lettre de change à partir de ces titres escomptables grâce à l’aide du contractor. Ainsi, la compagnie financière pouvait faire un crédit sans avoir de capital disponible en émettant une dette qu’elle pouvait rembourser à terme soit avec le collatéral, en cas de défaillance de l’emprunteur, soit avec la monnaie remboursée par le contractor. L’origine de la crise tint à la multiplication de ces crédits favorisée par les comportements spéculatifs, puis aux difficultés rencontrées par certains contrac­tors. Celles-ci engendrèrent à leur tour des problèmes de liquidité croissants au sein des compagnies financières, puis de certaines
banques et maisons d’escompte moins prudentes que d’autres. Il est intéressant de noter à ce stade que ces mécanismes qui deviendront familiers par la suite ont été rendus possibles grâce à une innovation financière relative aux modalités de limitation de la responsabilité et de transfert du risque.

Le  premier XXe siècle

Le fait historique dominant de cette période correspond évidemment à la crise de 1929 et à la Grande Dépression. Il n’est pas nécessaire ici de consacrer beaucoup de temps à souligner ses caractéristiques, tant il est aujourd’hui connu. Il apparaît d’abord sous la forme d’une très forte contraction de la production entamée avant
octobre 1929 et présente jusqu’en 1933-1934. Il s’identifie ensuite au krach boursier du fameux « Jeudi noir ». Au plan monétaire, il se manifeste par la déflation entamée dès 1925 ou 1926 selon les pays et se poursuit jusque vers 1932 ou 1933. Enfin il correspond à une baisse substantielle du volume du commerce mondial, entre 1/3 et 2/3 selon les estimations considérées.
Ce que nous retiendrons ici est plus singulier. Dans une certaine mesure, nous retrouvons en 1929 le précédent de la crise de 1866 sous deux formes. D’un côté, on soulignera l’existence de l’activité de financiering très répandue dans la période qui précéda le krach du Jeudi noir qui consistait à découper des prêts à long terme par le biais de renouvellements continus de traites à court terme ; cette pratique était analogue à celle que pratiquaient les compagnies financières avant la crise de 1866. D’un autre côté, un grand nombre d’agents présents sur le marché pratiquait bien avant le krach ce que l’on appelle la technique des call loans (ou brokers loans). Celle-ci permettait à un acheteur de ne régler qu’une faible partie du prix de l’action et d’emprunter le reste du prix à un courtier qui, lui, se procurait auprès des banques la somme nécessaire en empruntant de l’argent au jour le jour. Comme le note John Kenneth Galbraith, le volume des brokers loans constituait un bon indice du « volume de la spéculation ». Or, alors qu’au début des années 1920, il oscillait entre un milliard et un milliard et demi de dollars, à la fin de 1927, il atteignit près de trois milliards et demi. « Les brokers loans atteignirent quatre milliards le premier juin 1928, cinq milliards le premier novembre et à la fin de l’année, ils avoisinaient les six milliards. Rien de tel ne s’était jamais produit auparavant » explique Galbraith. À nouveau en 1927 et 1928 comme entre 1864 et 1866, un excès de spéculation considérable s’était donc manifesté, alimenté dans les années 1920 par la pratique de multiplication des pools (fonds communs de placement spéculatifs) et fondé à nouveau sur la
volonté de transférer le risque et de limiter la responsabilité individuelle dans la recherche du gain maximal.
Ce premier XXe siècle fut aussi l’âge d’or de la théorie des crises économiques, ne serait-ce qu’en raison du prodigieux défi que représentaient pour les économistes les deux tâches d’explication de la Grande Dépression et de détermination d’une politique susceptible d’assurer une sortie de crise. C’est à cette époque que le cœur de la théorie économique se confond avec la théorie des crises et des fluctuations. Pendant l’entre-deux-guerres, tout économiste réputé dans la profession était forcément aussi un théoricien de ces deux derniers phénomènes. Il suffit de citer les noms de John Maynard Keynes, Friedrich von Hayeket de Joseph Schum­peter pour s’en persuader.
Dans les approches des crises de ces trois auteurs qui ont pourtant des visions extrêmement différentes, d’importants points communs apparaissent qui renforcent l’idée de la formation d’une « boîte à outils » au sein du savoir économique sur les crises. D’un côté, une place importante est accordée au risque et à l’incertitude dans la compréhension des cycles et des crises, même s’il n’y a pour ainsi dire aucune connexion entre les économistes et les probabilistes ou les statisticiens de l’époque, tels que Louis Bachelier par exemple. D’un autre côté, les crises réelles et les crises bancaires et financières sont intimement liées, comme elles l’étaient chez l’un de leurs communs inspirateurs, l’économiste suédois Knut Wicksell. L’entre-deux-guerres est aussi l’époque où apparaît un vrai savoir quantifiable, utilisant tout à la fois des modèles macroéconomiques de cycles et l’économétrie (Rappelons que la Société internationale d’économétrie fut créée en 1930).
Les débats de politique économique, qui sont alors extrêmement intenses, préfigurent pour beaucoup nos débats actuels, comme le montre notamment la controverse entre Hayek et Keynes au début des années 1930.

Le deuxième XXe siècle

Lorsque l’on observe l’évolution du taux de croissance des produits nationaux bruts américain et français entre 1945 et le milieu des années 2000, on constate que le deuxième XXe siècle est caractérisé par la singularité des Trente Glorieuses. Ainsi, après 1948, clans les années I960 et surtout 1970, avant le retournement de 1973, on s’est souvent demandé si les crises économiques n’avaient pas disparu grâce au rôle régulateur de l’État-providence. Les fluctuations étaient toujours là mais elles s’étaient transformées en cycles de croissance, à telle enseigne que la théorie usuelle des cycles héritée de l’entre-deux-guerres avait pratiquement disparu des enseignements économiques de cette époque. La notion de cycle de croissance s’accommode assez bien de la théorie économique héritée de Keynes qui domine jusqu’en 1973, c’est-à-dire d’une synthèse des enseignements de sa Théorie générale et d’un savoir économique plus traditionnel et plus proche de la tradition économique fondée sur la notion d’équilibre macroéconomique. Keynes avait donné des clés pour comprendre la situation des années 1920 et avait fait la théorie d’une période marquée par la Grande Dépression. Il fallait donc adapter les outils élaborés par Keynes et ses disciples à la période des Trente Glorieuses. Or, de deux choses l’une : soit l’on considère, pour des raisons liées à l’existence de cycles longs, qu’utiliser ou pas les idées keynésiennes n’aurait pas changé grand-chose, soit l’on pense que ses idées ont contribué à jeter les bases de l’histoire de ces années fastes.
Le keynésianisme de cette époque est en fait une synthèse keynéso-néoclassique, un compromis entre Keynes et des économistes plus traditionnels, comme John Hicks ou Paul Samuelson qui vont construire les fondements théoriques du savoir économique prédominant à cette époque et pour lesquels la question des crises a perdu presque toute son importance au profit de celles de l’inflation, du chômage ou de la coexistence de ces deux derniers phénomènes. Précisément et à titre d’exemple, la stagflation – combinaison d’inflation et de chômage — a fait l’objet de beaucoup d’attention pendant cette période où les décideurs économiques sont confrontés à un dilemme : dans le cadre d’une politique contracy- clique, qui alterne restriction et relance (stop and go), ils doivent arbitrer entre inflation et chômage.
Le deuxième XXe siècle marque aussi, pour l’Europe, la véritable généralisation de la comptabilité nationale qui existait déjà aux États-Unis et renforce considérablement le savoir empirique et les capacités d’expertise des économistes.
Malgré les Trente Glorieuses, les recherches macroéconomiques se poursuivent. On met beaucoup l’accent sur les phénomènes réels, sur les décalages entre la production et l’investissement, entre les anticipations des entrepreneurs et les réalisations de leurs projets, notamment en matière d’investissement. En revanche, on n’accorde qu’une attention très limitée aux aspects monétaires. Cette vision du monde est assise sur des modèles macroéconomé­triques de prévision utilisés pour élaborer une politique économique efficace. Compatibles avec la synthèse keynéso-néoclassique, ils sont le plus souvent de type accélérateur-multiplicateur. L’origine des cycles et des crises est liée aux contraintes de la capacité de production de l’économie en matière de capital comme en matière de travail disponible et aux décalages temporels entre anticipations et réalisations. Ces modèles seront parfois contestés par une approche plus favorable à une explication endogène des crises et des cycles mais ils resteront dominants jusqu’au début des années 1970.
Dans la période des Trente Glorieuses, l’État joue un rôle de régulateur macroéconomique – c’est ce que l’on a appelé, en France, la « planification à la française ». Cette période s’achève à la fin des années 1970 où, sous le triple coup de boutoir des idées monétaristes de Milton Friedman, de sa critique de la courbe de Phillips et du premier choc pétrolier, la pensée keynésienne entre en crise, scion la fameuse expression de John Hicks, et ouvre la période contemporaine.

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