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La construction des objets économiques : La construction de nouveaux objets économiques

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La construction de nouveaux objets économiques 150x150 - La construction des objets économiques : La construction de nouveaux objets économiquesRevenons aux modalités de construction de la théorie économique. Après les Trente Glorieuses, après les années d’impérialisme économique, comment apparaissent et se constituent de nouveaux programmes de recherche ? Nous prendrons ici trois exemples qui, tous trois, interrogent la définition inaugurale de l’individu égal et rationnel (égal parce que rationnel) sur laquelle repose la théorie microéconomique standard : la théorie des capabilités d’Amartya Sen, le programme de recherche sur l’économie du bonheur et les avancées récentes de la neuroéconomie.

Commençons par la notion de capabilité développée par Amartya Sen, économiste et philosophe d’origine indienne, spécialiste des théories de la justice sociale, récompensé en 1998 par le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel. La réflexion de Sen part d’une critique du contenu des théories économiques de la justice. Comme John Rawls, son collègue à Harvard, il rejette l’approche welfariste du bien-être et développe l’idée qu’on ne peut mesurer uniquement le bien-être des individus en termes de revenu monétaire. Reprenant la distinction faite par Isaiah Berlin dans un discours en 1958, il oppose liberté négative et liberté positive et fonde la définition des capa­bilités sur la liberté positive qui consiste pour un individu à être quelqu’un ou à faire quelque chose. Selon Sen, les individus ont, dans leur vie, un certain nombre de fonctionnements : se nourrir, se loger, avoir accès à certains espaces de culture, à certains métiers, à jouir d’une forme de liberté d’expression. Mais les capacités qu’ont les individus à utiliser les biens qui vont servir à ces fonctionnements ne sont pas les mêmes. Les exemples classiques reviennent sur le cas d’une bicyclette donnée, soit à un enfant handicapé des jambes, soit à un enfant non handicapé, ou d’un livre, technique ou précieux, donné soit à un analphabète, soit à un universitaire.

Ainsi les capabilités désignent-elles la capacité de chaque individu à utiliser certains biens pour satisfaire des besoins ou des envies. Ce qui fait non seulement appel aux préférences des individus ou aux contraintes matérielles qui sont les siennes, mais aussi à un environnement plus large composé d’institutions ou de réseaux. Être femme et chirurgien est impossible dans une société qui interdit aux femmes l’accès à une profession. La théorie des capabilités pointe ainsi une différence essentielle entre les individus selon les sociétés dans lesquelles ils s’inscrivent : une différence d’âge, de sexe, de religion, produite par un réseau institutionnel de regards différents portés sur certains groupes sociaux, liée à un tissu complexe de préjugés (au sens propre de jugements préétablis) moraux, religieux, culturels, et dont il s’agit d’évaluer les effets économiques.

Thorstein Veblen comparait déjà l’hypothèse d’un individu identique égal et rationnel, retenue par la théorie économique de son temps, à un « globule homogène », abstrait de toute forme d’encastrement institutionnel. Avec la théorie des capabilités de Sen, cet individu économique se voit ré encastré : dans un réseau de préférences sociales, de particularités institutionnelles, de contraintes locales, qui conditionnent l’accès aux biens, aux statuts, à l’éducation, aux métiers, et donc au bien-être. L’idée transforme radicalement la théorie traditionnelle du choix social – et, du même geste, les fondements analytiques d’une partie de l’économie du développement. Et si Sen, contrairement à la philosophe Martha Nussbaum, s’est toujours refusé à établir une liste de capabilités, le Rapport mondial sur le développement humain publié annuellement par le Programme des Nations unies pour le développement (pnud) s’appuie, depuis la fin des années 1990, sur un nouvel indicateur de bien-être adossé à la notion de capabilité.

Dans la même lignée, un deuxième domaine se développe depuis peu de temps : Xéconomie du bonheur, fondée sur un nouveau type de données, les données subjectives, élaborées dans un autre domaine que celui de l’économie, celui de la psychologie. La démarche trouve son origine dans les années 1970, où, dans le sillage de la critique des sociétés d’abondance, plusieurs économistes, comme Richard Easterlin ou Tibor Scitovsky, proposent de prendre en compte l’appréhension subjective qu’avaient les individus de leur bien-être. C’est là le fondement méthodologique de ce qui est passé à la postérité sous le nom de paradoxe d’Easterlin ; tant que les individus n’ont pas accès au minimum de revenu qui leur permette de survivre, toute augmentation de revenu est considé­rée comme une augmentation de bien-être et, donc, de bonheur – jusqu’à un point de retournement où, dans les sociétés modernes « d’abondance », cette corrélation peut ne plus fonctionner.

Cette réflexion sur les liens entre richesse et bonheur était alors destinée à un grand public. Elle a récemment donné lieu à la constitution d’un nouvel objet de théorie économique. À partir de la fin des années 1980, le domaine institutionnel de cette nouvelle économie du bonheur se constitue rapidement, autour de revues académiques, de colloques internationaux, de programmes de recherche universitaire. Rétrospectivement, on reconstitue une histoire, on redécouvre quelques grands ancêtres comme Jeremy Bentham ou Vilfredo Pareto. Un ouvrage de synthèse est publié, le Handbook on the Economies of Happiness de Pier Luigi Porta et Luigino Bruni. Des travaux sont menés de front avec des psychologues, qui établissent des statistiques subjectives de bien-être et construisent des indicateurs de bonheur. On le voit, le domaine ouvre tout à la fois sur de nouvelles représentations de la rationalité individuelle, de nouveaux instruments de mesure – et de nouvelles relations avec cette discipline voisine que la théorie économique côtoie de manière prudente depuis ses origines, la psychologie.

 Le troisième domaine qui servira ici de base à la réflexion est celui de la neuroéconomie. Ici aussi, un nouvel objet se constitue à partir d’emprunts analytiques et méthodologiques à une autre discipline : les sciences cognitives. L’importation se fait au début des années 2000, avec un premier article en 1999, suivi d’un deuxième en 2003. Le domaine se construit rapidement, à la rencontre des modèles de neurosciences – mariant les développements de la biologie du cerveau et de la neurologie aux progrès de l’imagerie médicale – et des questions qui se posaient sur la rationalité économique et les comportements de choix en incertitude. Le terrain avait été préparé par la théorie des jeux, dès le lendemain de la seconde guerre mondiale, avec l’ouvrage de von Neumann et Morgenstern. Il s’était développé autour de la théorie de l’utilité espérée, puis de l’économie expérimentale, puis encore de l’économie comportementale, toujours autour de la question de savoir comment fonctionnaient les individus en situation d’interaction et/ou en situation d’incertitude.

L’une des caractéristiques intéressantes de la neuroéconomie est de proposer une représentation de la rationalité économique qui s’appuie sur un appareillage de type nouveau. Les expériences neuroéconomiques se font dans des hôpitaux, à l’aide de technologies d’imagerie médicale qui permettent d’observer certains fonctionnements neurologiques du cerveau. L’appareillage, médical, théorique, mathématique et statistique provient ainsi principalement de la biologie du cerveau et de la neurologie. Les résultats montrent que les affects pèsent sur les décisions rationnelles du cerveau et que les rationalités mises en œuvre par les individus peuvent être différentes selon les zones du cerveau qui sont activées lors d’un choix donné. Certes, un individu peut être rationnel lorsqu’il consomme une drogue comme lorsqu’il prend une décision d’investissement, mais les connexions neuronales qui sont en jeu dans ces choix ne sont pas forcément les mêmes.

La critique viendra de l’un des théoriciens majeurs en théorie des jeux, Ariel Rubinstein, qui met en avant le fait que l’économie et la psychologie expérimentale constituent dans leur essence des domaines différents de savoir. On sait depuis longtemps qu’il existe des affects et qu’ils jouent un rôle dans les décisions. Mais le domaine de l’économie ne s’est intéressé qu’à la seule décision rationnelle, tout en prenant éventuellement en compte les interactions entre les individus et leur insertion dans un réseau d’institutions.

Ce troisième domaine, le plus récent, est donc déjà controversé et la question de son installation au sein de l’économie expérimentale reste, pour l’heure, ouverte.

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